Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

un dur

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 10 janvier, 2007 @ 21:44

 

couteau.jpg

 

Xuinga était connu comme taggueur, mais il préférait qu’on pense à lui comme à un jeune artiste de talent en voie de développement. Même s’il n’avait jamais fait un dessin acceptable et s’il mélangeait les bombes de peinture.
- O Xuinga, mec ! Tout ce que tu sais faire c’est de la merde, connard ! disaient les autres en se moquant de lui.Mais Xuinga ne faisait pas attention, parce que l’espoir est le dernier sentiment à mourir, et continuait à piquer de l’argent dans le sac de sa mère pour le claquer en bombes de couleurs. Quand il était plus petit, à cause de ça, il prenait des coups d’horloge en bois sur la tronche. L’engin, qui n’avait jamais fait montre de vouloir fonctionner un jour, était toujours à la portée de sa mère quand elle se mettait en colère. Et c’était souvent qu’il atterrissait sur la tête de quelqu’un. Surtout sur la sienne. Malheureux et rageur, Xuinga mit un jour la main derrière sa nuque, et, sentant une dépression, déclara, tragique, à qui voulait l’entendre :
- Enculé, la vieille m’a fait changer la forme du crâne avec cette saloperie d’horloge. Je suis handicapé !

Et il passa du temps à délirer là-dessus et à souhaiter les pires ennuis à sa génitrice, jusqu’à ce que Bêlinha, qui sortait avec lui à l’époque, le calme en lui disant qu’ils étaient voisins depuis des années et qu‘elle n’avait jamais vu sa mère lui taper sur l’arrière de la tête avec le chronographe. A l’avant, oui – très souvent ! – mais pas sur la nuque.
- Va te faire foutre, Bêlinha, cria-t-il. Mais t’es du côté de qui, à la fin ?
Mais voyant qu’elle avait raison, il pardonna à la vieille. Par derrière, il n’avait jamais reçu, que justice soit faite. Et cette nuit-là non seulement il vola moins celle qui lui donnait le pain, mais encore il lui mit un rapide baiser sur le front. La mère était si éreintée d’avoir frotté les sept étages d’escaliers des bureaux du mardi après-midi qu’elle s’était endormie sur le canapé. C’est pourquoi elle ne se rendit compte de rien mais si elle l’avait senti elle était femme à ne pas répéter deux fois : « Que mon salaud de fils aille crever loin d’ici ! »
A dix-neuf ans, et sans avoir mis les pieds à l’école depuis six, Xuinga était fondamentalement un inutile. En train de glisser, même, vers l’état de paria. Ce qui, dans ce quartier de bidonvilles, était loin d’être original. Il volait peu, et seulement quand la personne à qui il demandait de lui remettre l’argent qu’il avait se refusait à collaborer.
- C’est que c’est des fils de putes, des égoïstes, et moi je suis encore pire !
Il y avait près de là un centre commercial décadent, mais qui comprenait un magasin de jeux vidéos où on trouvait des choses qu’on ne voyait jamais ailleurs. De nombreux gamins du quartier consacraient une partie de leurs journées de loisirs à entrer dans cet établissement, se mettre sous le bras tout ce qu’ils pouvaient et faire sonner l’alarme quand ils sortaient en courant, suivis de près par le maigre employé que la gérance mettait dehors de six mois en six mois. Mais Xuinga, par esprit d’analogie, préférait soulager les acheteurs. Monter une salle d’accueil à la porte pour les adolescents friqués avant qu’ils aillent claquer leurs économies dans des merdes.
- Tu peux pas m’aider un peu, mec, disait-il, en montrant un cran d’arrêt impeccablement brillant. Et la plupart du temps les autres collaboraient, plus par amour de leur chair que par amour universel.

Possidónio Cachapa, O mar por cima, Oficina do Livro, 2000.

Revenir à la page d’accueil
analyse web stats

Pas de commentaire »

Pas encore de commentaire.

Flux RSS des commentaires de cet article.

Laisser un commentaire

 

rguiegu brahim - ÅíãÇÁÉ æÑÏ... |
dislui |
sarivoli |
Unblog.fr | Annuaire | Signaler un abus | Critica
| Pollution nocturne
| Hem Dolunay Hem Gökkuşağı