Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

après les bibliophages…

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 14 février, 2007 @ 12:59

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Les photophages

Ils arrivaient de toutes parts, les photographes, avides d’images de misère, de guerre et de faim. Même s’ils n’avaient pas eu leurs appareils (hypothèse assez improbable), on les aurait reconnus à leur gilet plein de poches, à leur air décontracté d’aventurier de cinéma, à la fausse sympathie dont ils usaient pour se faire des amis. Les exceptions étaient exceptionnelles, comme toujours. Ils se servaient de l’angle droit entre leur pouce et leur index pour pré-voir le monde qu’il leur convenait d’encadrer, ignorant tout le reste. Et très souvent l’essentiel leur échappait, ennemi de la rapidité de leurs obturateurs. Plus que le sujet de leurs enregistrements, ce qui les intéressait, c’était de mettre en relief leur présence derrière l’objectif. Pour que l’on dise : cette photo, là, ne peut être que d’Untel ! Dans ce but ils étaient capables de tout, même de rendre réelle une fiction plus proche de leur propre réalité. Sans scrupules majeurs. Pourquoi, par exemple, ce mutilé se traînait-il tout seul si loin de l’aveugle hésitant sur le chemin à suivre, si ensemble, un bref instant, ils pouvaient servir à illustrer les hautes valeurs de l’entraide ?
[...]

Et les gens réels ne manquaient pas d’être là, sur les photos : seuls, souffrants, sans attention et sans soins, certains mourants, regardant les photographes avec indifférence, sans avoir conscience que leurs regards iraient un jour affronter d’autres regards éphémères et lointains. Pourtant, c’était précisément ces photos-là qui rapportaient le plus et auxquelles était garantie une diffusion mondiale.Mais pour cela il était fondamental que la pose des victimes ne soit pas altérée et que leur douleur soit immuable, afin que les appareils puissent continuer à dévorer leurs images, impitoyables dans l’automatisme de leurs engrenages et dans la longue durée de leur souffle rechargeable… Il arriva qu’un jour le sort se retourna finalement contre le sorcier, en la personne d’un photographe reconnu comme l’auteur de nombreux parchemins de la plus grande importance. Il était en pleine session d’anthropophagie d’images, au milieu d’un groupe de réfugiés squelettiques et affamés, quand ceux-ci, mus par une inspiration subite en voyant les fourmis s’affairer sur un morceau de pellicule négligemment jeté sur le sol, commencèrent à se lever péniblement, animés d’une même idée fixe. Le photographe, pris au piège et paniqué, leur donna tous ses films déjà utilisés, pensant que c’était là la raison de cette révolte si pathétique. Ce qui arriva ensuite n’eut jamais la portée médiatique méritée. Les négatifs en son pouvoir, la foule se laissa aller de façon inattendue à une orgie alimentaire faite de sucements, de lèchements et de mordillements, salivant, triturant et déglutissant cannibalistiquement ses propres images encore à révéler. La leçon s’imposa plus vite encore qu’une photographie au polaroïd : tout être vivant affamé, indépendamment de la place qu’il occupe dans l’échelle de la Nature, possède un instinct pur et immanent qui lui fait détecter toute réserve de source protéique, pour insolites que soient son support et son involontaire déguisement.

José Mena Abrantes, Caminhos des-encantados, Caminho, 2000

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