Lusopholie

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Arrivée aux Açores

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 17 mai, 2007 @ 8:02

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Madredeus, As Ilhas dos Açores

David arriva aux Iles dans un avion qui sentait le fuel, dont les rivets presque dévissés vibraient de huit en huit minutes de manière troublante. A côté de lui se trouvait une mère muette et un père silencieux qui, de temps en temps, levait les mains vers l’endroit où un jour ses deux yeux avaient fonctionné. Ils n’étaient pas, tous les trois, plus éloignés que les autres fois. Ils s’étendaient sur ce même désert qu’ils avaient pour lieu de repos depuis le jour de la chute de la grue.
Mais David était trop excité pour y penser. Il avait créé dans son esprit l’idée que sa vie ne parviendrait jamais à s’élever du ras du sol. Et c’était avec une agréable surprise qu’il voyait, à ce moment-là, les nuages courir au-dessous de lui. Mais à dix-sept ans, tout semble être ainsi : la vie et la mort, en même temps.
« Nous survolons en ce moment le groupe central – commença la voix barbue du commandant – A droite on peut voir l’Ile de BBBSSSSSHHH…. GRRRSSHHHH… ».
Saloperie de micro ! Ça, ça l’irritait. Ne pas comprendre. Mais l’expression « Ile de… » était en soi suffisamment stimulante. Dans une minute ils verraient sûrement les palmiers…
L’avion commença à descendre et ils entrèrent dans un massif de nuages. Les lumières les prévenant de mettre les ceintures et d’éteindre les cigarettes s’allumèrent.

De plus, la voix un peu lasse de l’hôtesse ajouta qu’ils devaient s’adosser aux fauteuils. Les fumeurs bouclèrent leur ceinture, contrariés, tirant avidement une dernière bouffée. On ne savait jamais s’il y en aurait une autre, au-delà de l’air.
David boucla sa ceinture et vit sa mère aider son père, qui ne trouvait pas l’autre extrémité. La sienne n’avait pas été débouclée. Comme toujours, depuis que l’avion avait décollé. Le garçon sentit que quelque chose se libérait en lui et fixa de nouveau les yeux vers la fenêtre. A droite de l’aile on commençait à apercevoir l’île. Différente de toutes celles que David avait l’habitude de voir dans les livres et les prospectus touristiques. Une espèce de morue de pierre. Arrondie. L’avion trembla et elle s’entêta à se coucher sous le fuselage blanc. La machine lui fit un clin d’œil, balança son corps et amorça sa descente sur la lave noire de la piste. Des champs découpés en carrés verts glissaient sous l’acier. Avec une pointe de déception, David découvrit qu’il n’y avait pas – du moins à vue d’œil – trace des palmiers qu’il avait imaginés. Mais la différence était telle, le flamboiement des verts si intense, qu’il pencha la tête en arrière et ferma les yeux pour se faire à l’atterrissage.
Il y avait quelque chose de nouveau dans l’air quand la porte s’ouvrit et qu’ils mirent le nez dehors. Serait-ce l’humidité, lustrée, sur les pâturages ? La façon dont le soleil brûlait les bras chargés de valises ? David ne savait pas. Il s’en fichait, parce qu’il était jeune et que ses limites qui s’étendaient d’habitude jusqu’aux jardins de ses pieds, avec des incursions occasionnelles dans les cachots de son nombril, étaient à présent dominés par la confusion d’un nouvel ordre. Au premier pas, il laissa derrière lui les terrains minés du passé. Du moins c’était ce qu’il lui semblait.
L’oncle était déjà là, à l’aéroport, qui les attendait avec une vieille voiture.
- C’est celle du voisin Sab
ínio. C’est lui qui me l’a prêtée, dit-il, sans nous regarder ; les malles déjà dans les mains. David lui tendit les joues, mais il les ignora, lui serrant la main, ce qui le mit au comble de l’embarras et parut établir entre eux un nouveau palier de relation.
Et David sentit de nouveau qu’il existait peut-être plus d’un Ordre sur cette terre.

Possidónio Cachapa, O mar por cima, Oficina do Livro, 2000.

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