Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

Les trafiquants

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 9 juin, 2007 @ 10:10

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Aveugle aux autres femmes qu’il y avait dans la région, belles et disponibles, il n’avait d’yeux que pour Ana Bessa et il lui était pénible de supporter, en réponse à son attitude noble, une réaction aussi fade et indifférente, aussi pleine d’une morgue de bon ton.
Le major résolut de partir pour la forêt, pour satisfaire sa soif démesurée de richesse selon les uns, en quête d’émotions fortes qui lui fissent oublier son amour blessé, qui était notoire, au dire des autres. Il parcourut les déserts du Nord du Mozambique d’un bout à l’autre, et finit par s’installer près de Zôbuè, à la frontière avec le Nyassaland anglais, où il se mit à vivre de manière assez fruste dans une paillote, dormant par terre comme les gens du lieu, mangeant comme eux à même la marmite sur le feu.
Il devint l’ami du roi Chimarizene, et se mit en ménage avec l’une de ses filles, Alina, jeune fille très laide. Avec ledit Chimarizene pour comparse il pataugea dans le fleuve Vúdzi, maigre voie d’eau mais chemin important pour les hommes qui venaient d’Angónia et de plus haut, du côté de Dedza, chercher du travail, parce qu’ils avaient entendu dire qu’il y en avait plus bas. Le long de la berge, le major les attendait avec de beaux discours et d’innombrables et fantastiques promesses. Il les emmenait et les vendait ensuite à un certain Lipovich, qui traînait par là aux ordres des Sud Africains de l’or en quête de bras pour creuser dans les mines. Les hommes embarquaient en souriant, pensant que le paradis les attendait. Ils allaient pourtant tout droit en enfer, par vagues successives. De gros cordons de gens francs et aimables, riant pour un oui pour un non, les pieds déformés d’avoir tant cheminé à la poursuite de leurs rêves en descendant les berges du Vúdzi, avec de petits sacs de farine attachés à la ceinture et des chapeaux de paille de sorgho leur tombant sur la nuque. Parfois ils entonnaient des mélopées tristes, et c’était comme si toute la forêt – les arbres et les eaux, les pierres et les bêtes – énonçaient à l’unisson un présage.
Avec tout ça Chimarizene gagnait quelques carafons d’eau de vie (il était très porté dessus) et les sourires ironiques et complices du major et du Lipovich en question. Au major il resta, de ce commerce, un principe qui guiderait son action durant toute sa courte vie : un travailleur, une pièce de monnaie.

João Paulo Borges Coelho, As visitas do Dr. Valdes, Caminho, 2004

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