Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

Narcissisme contagieux

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 22 septembre, 2007 @ 19:31

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Echo et Narcisse, William Waterhouse (1849-1917)

Quand il avait repris ses sens et regardé ses pieds, il avait vu qu’il n’avait pas de sabots, et s’était aperçu qu’il était un homme. Assez mal vêtu, et par conséquent, pauvre et sans goût. Lorsqu’il avait vu son visage reflété dans une flaque, il avait compris qu’il ne connaissait pas ce visage et était tombé dans le désespoir. Mais il s’en était rendu compte à temps et avait pensé qu’il valait mieux se rendre au commissariat, pour qu’on l’identifie. Et il s’était mis à raconter son histoire, qui avait, pour ainsi dire, une fin ténue et confuse, mais il s’était perdu dans tant de détails, il avait raconté tant d’exploits qu’à son grand étonnement il s’était pris d’enthousiasme et n’avait plus pu s’arrêter. Certains policiers avaient été si absorbés qu’ils avaient fini par s’endormir et d’autres avaient commencé à errer comme des somnambules et il n’avait plus su s’ils l’écoutaient ou s’ils fantasmaient sur ce qu’ils croyaient avoir entendu de sa bouche et s’il n’était pas dans un asile au lieu d’un commissariat.

Et il avait commencé à leur poser des questions et à leur demander des renseignements d’ordre personnel, mais ils avaient tous éclaté d’un rire si dévastateur qu’il avait pensé qu’il n’allait pas bien ou que peut-être, il se trouvait dans un désert et il entendait leurs voix comme le hurlement du vent qui lance des couches de sable puis les emporte, dessinant un paysage où la seule chose qu’il avait vue était l’image terrible du temps. Pour la première fois de sa vie ! Il était vite allé chercher du papier et un crayon et lorsqu’il avait fini d’écrire, il s’était aperçu qu’il rêvait. En s’éveillant, il entendait toujours ce hurlement du vent et c’est pour ça qu’il était venu me consulter. Il voulait, avant tout, me raconter son histoire, mais il avait peur qu’elle m’ennuie et il avait donc décidé d’apporter des annotations à ajouter à l’histoire et aussi une bouteille de liqueur Beirão mais comme ça n’était pas très assorti à son sujet il avait pensé que c’était mieux d’apporter une bouteille d’eau de vie d’arbouse, et des amuse-gueules pour l’accompagner, pour le cas où je me lasserais ou que je sois distrait. Il était même convaincu qu’une grande partie de son histoire se trouvait dans cette bouteille, en même temps, jusqu’à un certain point, que l’histoire du genre humain, depuis la découverte de l’alcool. Mais que ça n’avait aucune importance particulière – ce n’était qu’un prétexte.

C’est-à-dire, le prétexte était la chose la plus importante dans la vie de chacun, et la vie – un masque, une phrase banale, qui suggère mais fait fuir aussi pas mal de pensées et d’idées. Mais si on voulait être plus précis, alors la vie était un simple prétexte indéfini pour n’importe quel genre d’histoire, qui inévitablement se délite, fond et refond dans le temps, jusqu’à ce qu’on ne comprenne plus de quoi parle l’histoire, ni les autre disciplines qui nous torturent depuis notre plus tendre enfance. Enfance dont, heureusement, il ne se souvenait pas. En gros, c’était de ça qu’il s’agissait, de sorte qu’il n’allait pas m’embêter plus longtemps, que sa visite à mon cabinet était un point de repère, pas plus, et que tout à l’heure il ne s’en souviendrait même plus (il n’avait pas envie de se suicider, que je n’aille pas imaginer des choses pareilles) et voilà pourquoi il n’allait pas me dire au revoir ni me remercier parce qu’il ne m’avait pas laissé en placer une et que par-dessus le marché il m’avait raconté une histoire unique en son genre et que je n’avais jamais rien entendu de pareil. Et comme nous ne nous rencontrerions jamais plus, et c’était tant mieux, ce n’était pas la peine que je me lève, il connaissait le chemin, il s’orientait bien dans les couloirs, de toute façon…
Avant de partir, il est revenu à la porte, pour me dire que j’avais perdu mon temps à l’écouter… Entre temps il y a eu un courant d’air, le verre d’eau de vie s’est renversé sans se casser et ce que j’ai vu par terre, je l’ai transcrit tout de suite mais scrupuleusement et je l’ai présenté à un congrès à Tokyo sur le thème Study of Time, démontrant sans équivoque qu’il n’y a pas qu’en physique que les particules élémentaires anticipent leur histoire et jouent avec le temps comme elles en ont envie.

Dimíter Ánguelov, inédit

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