Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

renaissance

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 26 septembre, 2007 @ 7:08

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A côté des roses, son image dans le miroir. Ses cheveux châtains, longs, ses yeux verts. Son corps encore humide. La légère fragrance du gel de bain. Un parfum de femme nue.
Elle pensa pour la millième fois qu’elle était trop jolie. La perfection de ses traits avait quelque chose de terrifiant. D’immuable. Ses yeux immenses brillaient comme des perles. Et ses seins parfaits, de femme qui ne veut pas d’enfants…
De femme seule.
Elle se rappelait ce qu’elle avait dit à David lorsqu’ils avaient rompu : « Je ne supporte pas de me réveiller la nuit et de te voir à côté de moi dans le lit. »
Puis elle avait tenté d’adoucir la chose : « J’ai besoin d’être seule pour écrire. »
Et elle avait continué à vivre seule, même après avoir terminé son livre. Si tant est qu’elle l’ait terminé. Il lui semblait qu’elle était encore en lui, liée… Bien qu’elle se soit enfuie très loin. Dans l’île où elle était née vingt-huit ans auparavant, dans la maison qui avait appartenu à ses grands-parents et qui était à présent la sienne.

 

Elle regarda autour d’elle. Cette chambre n’avait rien de familier. Hormis les vêtements jetés sur une chaise et les livres dans le vieux secrétaire, des albums de Monet, Giacometti, Rothko ; des volumes de Bachelard, Marguerite Duras, Maurice Blanchot.
Et les roses. Les roses rouges que tous les jours, depuis son arrivée, la bonne laissait sur la commode.
Ce qui était étrange, c’est qu’elle n’avait pas vu un seul rosier dans le jardin. Un jardin immense, presque métaphysique, où les camélias étaient déjà en fleurs, où les oxalis rouges commençaient à recouvrir les pelouses, et où sur les branches nues des magnolias les fleurs blanches s’ébauchaient lentement.
Le jardin où elle avait aperçu quelques jours auparavant deux enfants blonds qui jouaient entre les massifs en forme d’oiseaux. Lorsqu’elle s’était approchée ils n’étaient déjà plus là.

Et elle avait aussi vu au loin, une fois ou deux, un homme grand et blond assis sur un banc de pierre, près d’un petit pont. Un touriste, peut-être.
Elle était allée jusqu’à la chapelle, à laquelle on arrivait par une allée de rhododendrons. Elle était froide et bien entretenue. Et de la porte on voyait la vieille maison, entre les arbres.
Pour une obscure raison, Carla ne s’était pas encore approchée de la vieille maison. C’est là qu’elle était née. Elle et Tom. Tom, son petit frère jumeau qui s’était noyé dans l’un des bassins devant la maison, à quatre ans. C’est pour cela que ses parents avaient quitté l’île et n’y étaient jamais revenus.
Mais à présent elle y était. Elle n’avait aucun souvenir de Tom. Elle et son frère jumeau, c’était comme une histoire qu’on lui aurait racontée…
Pourtant elle avait envie de pleurer lorsqu’elle lisait le « Requiem pour la mort d’un jeune garçon » de Rilke. Elle dit tout bas :
« Car ceci, je l’ai vite compris : la solitude
d’un cheval de bois. »
Elle sentait un nœud dans sa gorge. Elle regarda de nouveau son visage dans le miroir. Puis les roses. Des boutons vermeils, durs, qui commençaient à s’ouvrir…
Elle marchait dans le jardin. Une légère brume s’insinuait entre les plantes. A l’endroit où il n’y avait que des magnolias. Comme si elle émanait des fleurs.
Un peu plus loin, il faisait soleil. Elle s’allongea sur une pelouse, écrasant de son corps svelte les minuscules oxalis. Elle en cueillit un, des jaunes, et, comme elle se rappelait vaguement l’avoir fait étant enfant, le porta à sa bouche. Un goût acide. Elle continua à mordiller la tige de la fleur et s’assit brusquement sur la pelouse.
Dans l’allée de rhododendrons qui menait à la chapelle marchait un homme, grand, blond. Celui qu’elle avait vu les autres fois. Ce ne devait pas être un touriste. Peut-être un voisin. Bien qu’il n’y eût aucune propriété dans les environs.
Bien sûr, elle pourrait demander au jardinier ou à sa femme. Mais il était difficile de leur arracher un renseignement. Ils étaient presque muets, autant l’un que l’autre. Ils semblaient absorbés dans une tâche éternelle, elle faisant le ménage de la maison, lui s’occupant du jardin.
Elle se laissa tomber à nouveau sur la pelouse. Le ciel infini, les mouvements des nuages et des oiseaux.
« J’ai tellement vécu dans les livres que j’ai failli oublier le monde extérieur. »
Pourtant il lui était impossible d’être indifférente à ce jardin qui se transformait d’un instant à l’autre. Les couleurs, les senteurs, les fleurs qui s’ouvraient, les allées où planait la brume.

Ana Teresa Pereira (Madère) « Les roses », in Anthologie du conte portugais

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2 commentaires »

  1. flostarlette dit :

    Un souffle emporte les roses et elles seront à jamais enflammées dans le tourbillon de la vie!!!bien à toi. Flo.

  2. lusina dit :

    Merci, Flo ! J’aime cette auteure, ses textes sont toujours étranges.

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