Lusopholie

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L’homme laid

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 30 septembre, 2007 @ 8:06

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Dessin de Luke Brown (www.spectraleyes.com)

C’est peut-être pour ça qu’ils lui racontèrent l’histoire de l’Homme Laid.

Il y a longtemps, au milieu du sertão, une femme sentit la vie bouger en elle. En ajoutant à ça les nausées et la pratique de la conception acquise avec ses cinq enfants précédents, elle alla voir son mari et se déclara enceinte. Celui-ci, qui gagnait sa vie en vendant des chaises faites de branches d’arbres ramassées dans la forêt, tressées de rameaux d’arbustes, dans les formes que son imagination lui dictait, soupira, avant d’accepter avec joie l’arrivée d’une bouche supplémentaire. Sa femme, pourtant, éprouvait des sentiments mêlés, qu’elle mit sur le compte de la difficulté à nourrir un enfant de plus. C’était, en vérité, une sorte de pressentiment du destin qui se profilait. Son ventre grossit normalement jusqu’à près de quatre mois. Un jour, apparut un homme grand et laid, qui demanda de l’eau et quelque chose à manger. Ses mains étaient épaisses et sèches comme s’il lui était interdit de toucher la fragilité. Le mari se trouvait dans la forêt en train de chercher du bois et n’assista pas à l’arrivée de l’inconnu. Les enfants entourèrent l’homme qui mangeait et le pressèrent de questions. Lorsqu’il eut presque fini, il dit à la femme que sa famille était une beauté. Elle, qui avait toujours été aimée pour la gentillesse de son cœur, déclara qu’il n’y avait rien de plus important pour elle que la beauté d’une nuit de pleine lune, en compagnie de gens qu’on aime. L’homme sembla méditer cela, affirmant que, pour autant qu’il regarde autour de lui, il ne voyait rien de laid. Elle-même était si jolie qu’il avait décidé d’en profiter. La femme recula, appelant son mari à grands cris, mais cela ne lui servit de rien. Les enfants furent enfermés dans une baraque où, auparavant, on enfermait les poules, et la femme fut attachée au bord du lit. L’homme sortit et revint.

Ce qui se passa en réalité, on ne le sait pas, parce que personne ne fut capable de le raconter. Mais quand le fabricant de chaises rentra de la forêt, il vit l’homme nu couché dans son lit et le doigt de sa femme qui le montrait. Il alla chercher sa machette et la planta plusieurs fois dans le corps de l’homme couché. Mais, cependant que le sang affluait à sa bouche, celui-ci ne fit que rire, disant qu’il était content et que jamais plus la beauté ne se montrerait en ces lieux. Et, avant de pousser le dernier soupir de son grand corps obscène, il tendit ma main en direction du ventre de la femme et jura que ses actes auraient des conséquences. Lorsqu’ils arrivèrent au vieux poulailler, ils virent leurs enfants à la peau lisse les yeux fermés, les têtes penchées vers la lumière et la respiration arrêtée. Et, en se roulant par terre de douleur, la femme sentit que son ventre diminuait un peu sans, toutefois, cesser de bouger.

Des mois plus tard, le couple vit naître le nouvel enfant. Ce fut un accouchement long et douloureux, à la fin duquel un petit enfant sortit en se tordant de l’intérieur. La femme qui était venue aider à l’accouchement recula, effrayée, et sa propre mère faillit le laisse tomber, tellement le nouveau-né était d’une grande laideur. Ses sourcils épais se rejoignaient, sa bouche était serrée, mais protubérante en même temps. Et ses mains et ses pieds, qui ne cessaient de bouger, avaient des doigts palmés comme ceux des margouillats. Depuis sa naissance cet enfant, étonnamment unique, considéra comme sienne la tâche de détruire le travail des autres. Il jetait par terre l’assiette de nourriture que sa mère, avec effort, lui préparait, dans le vain espoir que les traits de son visage s’adoucissent. Mais il n’était pas de sucre qui profite au petit monstre. A peine commença-t-il à marcher et à attraper des objets qu’il se dirigea vers le travail de son père, lui infligeant des dégâts qui obligeaient à un éternel recommencement de la tâche. Si l’homme restait debout jusqu’à l’aube pour mieux saisir une forme artistique issue de son imagination, l’enfant restait attentif, attendant qu’il s’endorme. Et, presque toujours, l’œuvre de sa création était trouvée par terre, coupée rayée ou brûlée, passant de l’état d’objet élévateur à celui d’objet décadent. Il n’y avait raclée ni punition qui fassent disparaître ce penchant.

A la veille de son entrée à l’école, alors que son uniforme à peine fini attendait le grand jour sur le dossier d’une chaise, la femme pleura sur l’épaule de son mari, affirmant que c’était sa beauté à elle qui avait amené tout ce malheur sur leur maison. Mais l’homme évoqua l’étrangeté de la volonté divine et lui dit que, même si le fruit de ses entrailles était fils de la malédiction du misérable mort, il serait quant à lui toujours habité par la beauté. Il lui suffisait qu’elle ouvre la bouche et lui montre le sourire de ses dents parfaites pour que la lumière se convertisse en jour et que toute la noirceur des gestes de l’enfant-margouillat ne soient que des actes sans importance. Ils se couchèrent, et, dans la plus grande tendresse, firent l’amour jusqu’à ce qu’une profonde fatigue les endorme.

L’homme se réveilla aux cris de son épouse. Et, à peine avait-il ouvert les yeux, il vit que le sang se répandait sur les draps blancs et sur le visage de sa femme. Un ruisseau de sang lui sortait de la bouche et de petits morceaux de nacre blanche parsemaient même son corps. A genoux, au chevet du lit, se trouvait le petit enfant. Son expression était de pure méchanceté et de plaisir de la destruction. Dans sa main, le marteau de fer avec lequel l’homme cassait les pierres les plus dures destinées à la décoration de certaines de ses œuvres d’art. L’enfant s’en était servi pour frapper violemment la bouche de sa mère, et transformer son sourire en un éternel puits de douleur, d’où la beauté ne sortirait plus jamais. D’un seul geste, l’homme saisit l’enfant-margouillat et le jeta contre le mur de la chambre. Et comme il atteignait le sol, il prit la chaise la plus lourde de la maison et lui écrasa le corps et le crâne jusqu’à ce que le mouvement nerveux des jambes et des bras cesse pour toujours.

Ils l’enterrèrent le jour même, dans un trou de l’autre côté du terrain où gisaient leurs premiers enfants, et partirent pour la ville dans leur petit camion. L’homme trouva un travail de livreur de poules et la femme, avec sa bouche vide, se mit à l’accompagner jour après jour, route après route. Peu à peu, les choses reprirent leur cours normal. Seule la beauté de la voix de la femme ne se fit plus jamais entendre.

Possidónio Cachapa, Rio da glória, Oficina do livro, 2006

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4 commentaires »

  1. SONG dit :

    très triste comme histoire. n’est il possible que ‘enfant fasse un bonheur à la fin de ses jours?

  2. lusina dit :

    Bonjour, Song. C’est une histoire… qui aurait pu finir autrement, si quelqu’un d’autre l’avait racontée. Les histoires ont la fin que leur auteur leur donne. Libre à vous de trouver une autre fin.

  3. loumvingou dit :

    bonjour,le concepteur de ce texte, j’aimerai vous feliciter de la conception de cette narration qui parle autrement de moi vis à vis de ma famille . car cette derniere est mon cas et merci de plus pour ce geste d’amour

  4. lusina dit :

    Bonjour, je suis contente que ce texte de Possidonio Cachapa vous ai plu.
    Merci de votre visite.

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