Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

Interrogatoire

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 14 décembre, 2007 @ 7:15

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C’est ainsi, frère aimé, que l’on m’a amené le premier prévenu, qui était un tailleur de la ville, homme dont on disait que les capitaux étaient convenables et la réputation bonne. Certains murmuraient qu’il avait des sympathies pour les hérétiques, il était l’un de ceux tenus en tel soupçon qui n’avait pas été détenu par les enquêteurs venus ici avant moi. Alors que je me trouvais à la Collégiale, dans l’une des dépendances que j’avais choisie pour les interrogatoires, j’ai vu arriver ledit tailleur qui avait été mis aux fers, la tête blessée par les coups, brutalement poussé par les soldats de l’escorte qui l’amenaient et l’abreuvaient de noms honteux et méchants, qu’on ne peut donner à un homme. Voyant cela, je me suis levé, très en colère – que le Seigneur me pardonne de m’être laissé posséder par ce péché mortel – et aussitôt j’ai demandé aux hommes de l’escorte pourquoi ils m’amenaient le tailleur de cette manière.
‘Pourquoi amenez-vous le tailleur de cette manière ?’ ai-je demandé.
Les hommes de l’escorte se sont regardés sans comprendre, puis l’un d’eux a répondu.
‘Parce que c’est un suspect, parce que c’est peut-être un membre de la confrérie, comme ceux qui vous ont attaqué’, a-t-il répondu.
Je leur ai dit qu’en vérité nous ne savions pas s’il en était un.
‘Nous ne savons pas s’il l’est, pas plus que nous ne savons si les autres en étaient’, leur ai- je dit.
‘Vous traiterez les créatures avec plus de miséricorde’, leur ai- je dit encore, et je leur ai donné l’ordre d’ôter les fers au tailleur, et de se retirer, de me laisser seul avec lui et le scribe. Les hommes de l’escorte, parlant encore une fois, ont considéré ma volonté comme une grande imprudence.

‘Monseigneur, c’est une grande imprudence que la vôtre, car ainsi vous vous exposez de nouveau’, m’ont-ils dit.
Mais j’ai maintenu ma décision avec fermeté, car j’étais persuadé qu’elle était utile à la mission dont j’ai la charge. Et ainsi embarrassés, et me prévenant qu’ils se tiendraient près de là pour le cas où j’aurais besoin d’eux, les hommes de l’escorte se sont retirés, et je suis resté seul avec le tailleur et le scribe.
J’ai alors dit au tailleur de ne pas être intimidé.
‘Ne soyez pas intimidé d’être ici, car je veux que vous parliez en toute liberté. Je ne vous punirai pour rien de ce que vous direz, ni ne vous poursuivrai pour l’avoir dit. Et je veux encore que vous me pardonniez, ainsi que les soldats, pour le dommage que vous avez subi.’
Il m’a regardé avec étonnement, il m’a fixé avec étonnement comme s’il était désorienté. Et c’est d’une voix mourante qu’il m’a répondu.
‘Vous me tenez.‘, m’a-t-il dit. ‘Que me voulez-vous ?‘
Je lui ai dit que je voulais comprendre.
‘Je veux comprendre ‘, lui ai-je répondu. ‘Il m’importe peu de savoir si vous êtes ou non hérétique, si vous êtes ou non membre de la confrérie que Monseigneur l’Evêque a excommuniée, ni même de connaître vos condamnations passées. Ce que je veux de vous, tailleur, c’est que vous m’expliquiez comment est apparue cette hérésie qui persiste à se maintenir en ville, même depuis que les précédents enquêteurs l’ont si durement réprimée.‘
Son regard s’est troublé.
‘Et pourquoi m’avoir fait mander moi ?’, a-t-il demandé.
‘Vous avez la réputation d’être un sympathisant de la confrérie. L’êtes-vous ?’
Il est resté muet, a baissé les yeux, et je lui ai dit.
‘Comme je vous l’ai affirmé, cela ne m’importe pas. C’est avec la maladie que je veux en finir, pas avec ses malades. Aidez-moi à comprendre, car mon intention est de réconcilier la ville avec elle-même.’
‘Et si je ne vous réponds pas, Seigneur Enquêteur ?’ m’a-t-il demandé, effrayé.
‘Je ne vous ferai rien. Mais la ville continuera de souffrir, et peut-être après moi viendra un autre enquêteur plus sévère que moi. Vous pouvez vous retirer quand vous voulez. Je ne vous empêcherai pas de passer.’
L’homme est demeuré un instant interdit, fixant toujours le sol sans le voir, et m’a ensuite demandé ce que je voulais savoir.
‘Que voulez-vous savoir ?’

Sérgio Luís de Carvalho, El-Rei Pastor, Campo das letras, 2000

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2 commentaires »

  1. Zoia Schvartz dit :

    Lusina, a palavra que mais me chamou a atenção no texto foi « reputação » e não pude evitar a lembrança de um dos aforismos de Wilde(Oscar): « Podemos sobreviver a tudo, hoje em dia, exceto à morte, e tudo pode nos ser perdoado, exceto uma boa reputação. » Tudo isto é muito bom para fazer pensar, Obrigada, Lusina. Abraços

  2. lusina dit :

    Bonjour, Zoia !

    L’original : « One can survive everything, nowadays, except death, and live down everything except a good reputation »

    En français : « On peut survivre a tout, de nos jours, sauf à la mort, et tout surmonter, sauf une bonne réputation. »

    Et encore moins une mauvaise… « avoir la réputation d’être sympathisant » pouvait/peut mener loin :-)
    Abraços

    Lusina

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