Lusopholie

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bon ou mauvais juge

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 11 août, 2008 @ 9:18

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Le bon juge et le mauvais juge, XIVème siècle (musée de Monsaraz, ancien hôtel de ville et tribunal)

Si pour tous les hommes le bonheur est affaire de moments, je vous dirai que cet après-midi-là il avait été heureux. Puis, lorsqu’il s’était trouvé face à l’autre réalité plus occulte, ce moment avait passé, avait fondu, comme un cierge dans un bougeoir. Mais il ne se plaignait pas, car il n’était pas fait pour cela. Il était fait pour changer ce qui méritait de l’être, et pour se résigner à ce qu’il était inutile de changer. Et sa suprême intention en tant que juge était d’avoir assez de sagesse pour faire la distinction. S’il en était capable il serait un bon juge ; sinon, il en serait un mauvais.

Il s’arrêta au milieu de la salle du tribunal pour observer la peinture qui se trouvait contre le mur. Un grand tableau. En face de lui, il voyait deux juges. A sa gauche était assis le bon juge vêtu de bleu ciel, et son visage était noble comme celui de la justice ; c’est avec cette justice qu’il gouvernait et rendait un jugement aux deux hommes qui le lui avaient demandé ; de chaque côté de sa tête deux anges lui parlaient et guidaient sa pensée et sa voix. A la droite de Luís de Castro se trouvait le mauvais juge, vêtu d’orange et de blanc. Celui-ci avait deux visages, l’un tourné de côté avec lequel il dictait la loi, et l’autre tourné du côté opposé et souriant aux perdrix qu’un paysan lui mettait autour du cou pour le suborner. Deux démons murmuraient à ses oreilles, et lui-même serait aussi un démon, si en l’observant bien attentivement nous savions en reconnaître sur lui les signes et les vices.
C’est à cause de ce juge corrompu si opposé à l’autre que la création était aussi inégale, non en art ni en talent, mais par la dignité que montraient les deux juges, dignité très inégale en vérité. Dieu surplombait ce vaste ensemble, assis sur son trône, vêtu d’un manteau écarlate et la tête couronnée, dieu, le juge suprême qui gouverne le monde. Des anges et des hommes l’entourent, et il observe.
Tout en regardant Luís de Castro se demande auquel des deux juges il ressemble le plus. Ne croyez pas qu’il y ait dans ce doute de l’inconscience, car il sait bien qu’il n’est pas nécessaire d’avoir deux visages et de recevoir des cadeaux pour être un mauvais juge. En voyant la ville se diviser sous ses yeux à cause de lui ; en se voyant lui-même désirer et avoir toujours présente en son cœur une femme qui ne lui appartenait pas, comment ne pas douter ? L’amour qu’il avait pour les deux – la femme et la ville – pouvait-il justifier tout ce qu’il faisait par désir ? Le destin l’avait-il appelé pour s’obstiner dans le chemin choisi et continuer à le suivre sans savoir si son choix et son obstination était bons ?
S’obstiner dans le doute comme si ce doute était une certitude, c’est le sort de ceux qui cherchent la vérité en doutant.

Sérgio Luís de Carvalho, As horas de Monsaraz, Campo das Letras, 1997

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