Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

Un goujat

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 25 septembre, 2008 @ 9:15

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Elle fut la première à le tutoyer. A ce moment-là, Joaquim Peixoto avait déjà parfaitement intégré sa triste condition d’éternel vaincu, et en tant que tel il n’aurait jamais osé tenter ne serait-ce que la plus innocente des avances. Bárbara Emília Frutuoso, très comprimée dans l’impudeur extrêmement étroite de son pantalon de coton, stimula au premier regard la sensibilité blême du jeune homme de Lisbonne, mais il était pour lui hors de question de prendre l’initiative d’une quelconque approche. Il lui serra la main mollement, sentit le froid relief de la bague à la pierre ronde, verte et mate que la jeune fille arborait à l’index droit, et alla vite s’asseoir sur un des fauteuils de skaï rouge, tout embarrassé de ses bras et de ses jambes. Il feignit de ne pas remarquer les coups de coudes insistants de Sebastião Curto, déjà prêt, celui-là, à mettre en pratique son infaillible formule d’attaque.
- Bonsoir, Madame. Sebastião Curto, votre esclave inconditionnel, vous me trouveriez pas une bière ? Mon estimé collègue est en train d’essayer de m’achever. Travailler, ça donne le cancer, tu sais ? C’est comme la virginité. Ah ah ah. C’est bien agréable ici cette maison, madame, il fait frais comme ça à l’ombre. Vous connaissez celle de l’Alentejano qui dit à sa femme Maria, allume la lumière, mais enfin pourquoi faire, homme, je sais pas si c’est à moi que la mule a donné un coup de pied ou si c’est au mur ? Ah ? Pourquoi vous ne riez pas, puisque vous avez envie de rire ? Elle a un joli sourire, la petite, je vous le dis tout de suite. Mon appareil l’adore.
Il tombait une petite pluie fine sur l’Alentejo, août était venu prendre congé en noyant la poussière des rues. La chaleur humide ruisselait sur la peau, le long des murs des maisons. La grande brune ferma la porte et pendant que Sebastião parlait, elle alluma la lampe rose. Il y avait un tableau sur lequel trois faucheurs se partageaient l’eau d’une cruche, et entre les fauteuils s’étalait un tapis orné de tigres bigarrés sur un fond vert qui suggérait la jungle, en fibre acrylique. Elle revenait avec un verre à rayures bleues dégoulinant de mousse de bière. Elle lui disait de ne pas l’appeler madame, appelez-moi Bárbara, et elle ne demandait même pas à Joaquim Peixoto s’il voulait aussi boire quelque chose. Elle disait Ah mes enfants. Il fait un temps tellement idiot, n’est-ce pas ? Puis elle souriait, dévoratrice, aux flashes de Sebastião Curto. Résigné, le stagiaire de la revue Actualités alluma une cigarette, sans même qu’il lui vienne à l’esprit de demander la permission de fumer, et se mit à attendre son tour.

Clara Pinto Correia, Adeus, Princesa, Relógio d’Água, 1985

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