Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

cliché du temps qui passe

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 22 mars, 2009 @ 7:05

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Si on le lui demandait, il dirait : « Je ne préfère aucune heure, elles sont toutes pareilles » ; mais ce n’était pas la vérité, il préférait les heures du crépuscule, les heures indéfinies qui séparent le jour de la nuit. Toutefois, il ne pouvait pas choisir. Il s’arrêta dans le premier lieu, prépara l’appareil et prit la première photographie au même endroit que la veille, le premier de son parcours quotidien. Oui, il préférait l’heure du jour précédent, une heure plus tôt, l’heure du crépuscule, vague, obscure, irréelle même, comme les lumières de la ville. Il poursuivit sa marche en se rappelant le cliché de la veille, pris aussi à cet endroit, mais une heure plus tôt. « Demain il fera plus froid », pensa-t-il. Le lendemain, il lui faudrait se mettre en route une heure plus tard qu’aujourd’hui. Et, bien sûr, deux heures plus tard que la veille. Une fois le cycle entier accompli – où il sortait de chez lui pour son parcours toujours une heure plus tard que le jour d’avant – il reprendrait son crépuscule préféré dans un peu plus d’une vingtaine de jours, avec une aube au milieu. Ainsi, ses yeux étaient réglés par les justes marges du temps : une heure aujourd’hui, une heure plus tard demain, une heure encore plus tard après-demain, comme toujours. Dans le second lieu, un peu plus loin, il prit une autre photographie. Et son regard, à travers l’appareil, se dirigea, bien sûr, vers le même point que d’habitude. L’immeuble qu’il voyait n’était déjà plus le même ; mois après mois, année après année, il avait vu comment passaient sur lui les signes du temps qui passe sur le fer forgé qui s’assombrit, les azulejos qui tombent les uns après les autres, doucement, ou les boiseries qui, plus que le reste, vieillissent. Et encore une fois, en regardant l’immeuble que de cet endroit il photographiait tous les jours, il sentit que ses émotions avaient deux faces : en tant qu’observateur de la réalité, exempté, il était neutre devant le changement de ce qu’il voyait ; en tant que simple humain, il souffrait que les cicatrices du temps marquent ce qu’il connaissait si bien, et mieux que personne. Mais n’était-ce pas là sa tâche ? Celle d’enregistrer, pour l’éternité, ce qui change ? Or, comme c’était une mission où les sentiments s’effacent devant l’obligation qu’il s’imposait à lui-même, il continua. Quelques pas plus loin, il se vit en avance de quelques minutes sur son horaire et attendit. « Personne n’est neutre », pensa-t-il. Et il se trouva sensé.

Sérgio Luís de Carvalho, Os rios da Babilónia, Campo das Letras, 1999

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4 commentaires »

  1. Zoia Schvartz dit :

    Do sintoma não há como se livrar, melhor mesmo é bem-dizê-lo. Neutralidade, das ciências à arte, como fazê-lo? Neutralidade, lugar de referência. Apenas. Abços

  2. lusina dit :

    Jolie définition : la neutralité n’est qu’un lieu de référence. Abraços

  3. natsu dit :

    j’aime cette photo,être neutre devant le temps,attendre la lumiere puis enfin le declic la libération

  4. lusina dit :

    L’avis d’un photographe comme toi est précieux, Natsu ! Merci.

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