Lusopholie

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écologistes

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 16 septembre, 2009 @ 8:02

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Le professeur de portugais les présenta comme étant Manfred et Gertrud, de Dortmund. Ils avaient désormais échangé l’acier contre des pâturages, et acheté une ferme abandonnée du côté d’Alvito. Gertrud fait de la poterie, de très jolies choses. Sebastião Curto jaugeait d’un regard méfiant les deux Allemands qui tiraient des chaises vides pour s’asseoir à côté de lui. Je déteste la police et les étrangers, grommela-t-il tout bas, et Joaquim Peixoto se pencha aussitôt en avant pour manifester un énorme intérêt pour cette émigration en sens inverse, espérant anxieusement que personne n’ait entendu le commentaire xénophobe de son collègue.
- Et vous êtes ici depuis longtemps ?
- J’ai vécu deux ans dans une république à Coimbra. Gertrud vient d’arriver, avec d’autres camarades qui ont acheté aussi une ferme près de la nôtre. Nous sommes en train de développer un projet commun d’agriculture biologique intégrée, c’est exactement le genre de choses qui manque ici en Alentejo.

Manfred avait une minuscule tresse blonde qui tombait sur sa nuque, se détachant des ses cheveux très courts. Il portait un gilet à rayures, et un mouchoir à tabac attaché avec deux nœuds autour du cou. Il se mit à rouler avec dextérité une feuille de papier à rouler sur le tabac très clair qu’il avait sorti de la boite en fer pendue à sa ceinture de cuir, à la boucle large et aux brides usées. – Nous avons des abeilles, dit-il. C’est un secteur de l’horticulture qui a un fort rendement.


Il passa la langue sur le papier très fin, ferma le rouleau étroit de la cigarette, et ajouta que de toute façon le plus intéressant du projet était dans en fait les pâturages, alimentés par un système d’arrosage artisanal parfaitement intégré dans l’équilibre hydrographique de la région, qu’ils avaient commencé par étudier de façon exhaustive. Un de nos camarades fait aussi de la tapisserie, articula péniblement Gertrud, avec son visage presque carré, sous la raie au milieu qui divisait ses cheveux raides en deux lignes tombantes. [...]La dynamisation politique avait été l’objectif premier de Manfred quand il était arrivé à Coimbra, mais à la fin de la première année d’autres projets s’étaient dessinés au fur et à mesure qu’il comprenait le pays. Nuno Bravo les avait rencontrés dans une foire, ils étaient venus en vélo vendre des asperges, des betteraves, du céleri et des poireaux, garantis sans engrais chimiques. Il appréciait tout particulièrement les grandes salades de champignons qu’ils faisaient quand c’était l’époque, en consultant avec soin un guide adéquat avant chaque cueillette.

[...]

Le patronat, conclut-il, le grand capitalisme agraire soutenu par les anciens seigneurs qui étaient déjà tous revenus au pouvoir, avait une grande part de culpabilité dans la catastrophe écologique dont l’Alentejo allait finir par être un jour le décor.

[...]

- Tu vois ? Regarde, j’ai des photos. Des photos des désoccupations. Des « remises », comme disent les fascistes de votre gouvernement. Regarde, ici c’est le propriétaire, le chauve. Des photos, tu vois ? Puisque vous ne savez pas, vous pouvez faire votre reportage avec mes photos. Mais je ne te les donne pas, elles sont à vendre. Ecoute-moi, je te vends mes photos. Combien tu en veux ? Combien tu me paies ? Occupons-nous de ça tout de suite, nous avons besoin de beaucoup de fric.

Sebastião Curto n’en supporta pas davantage.

- Et si tu allais prendre une douche, espèce de ringard ?

[...]

- Et si vous alliez dans votre pays enseigner tout ça aux indigènes, les révolutions, les agricultures phréatiques, et que vous nous foutiez la paix ? Quand la revue Actualités veut des photos, elle envoie un photographe professionnel, fiston, elle achète pas des joujoux aux amateurs. Allez donc d’abord voir si vous savez vous servir d’un appareil, compris ? Et allez donc apprendre dans votre pays, parce qu’ici on a pas de temps à perdre avec vous. Ô Quim, franchement, tu supportes ça ?

Clara Pinto Correia, Adeus, Princesa, Relógio de Água, 1985

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