Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

Crises

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 19 novembre, 2009 @ 7:42

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Mine de Aljustrel

 

5200, 5206, le compteur avance péniblement à l’intérieur de ce que ressent le père, même les yeux posés sur la blanche tranquillité du mur le père ne s’éloigne pas des entrailles de la terre, 5375, le désir d’atteindre le ciel est une folie, le désir de faire l’expérience de la terre est le devoir des mortels, c’est ce que le père a toujours dit au fils, aux mineurs, aux femmes des mineurs qui sont venues rejoindre leurs maris, aux enfants qui naissaient ensuite à la mine, à tous le père avait souvent raconté comme la terre avait été blessée, personne ne connaît la terre comme le père, pour vaincre la terre il était venu des hommes de partout, même des endroits les plus lointains, la terre s’était laissée vaincre pour recevoir les corps de ceux qui l’éventraient, tout ça le père est capable de le raconter sans repentir, l’indifférence avec laquelle il raconte comment sont inutiles les respirateurs que les hommes ont faits, ou les canaris que les mineurs emportent pour les prévenir que l’air est empoisonné, des manières traîtresses que la terre a d’exhaler, les mineurs emportent des canaris qui leur chantent la lumière du dehors mais qui les alertent toujours trop tard, les mineurs savent qu’ils n’ont déjà plus le temps de se sauver quand les petits corps des canaris se recroquevillent dans les cages, c’est ainsi que dans la mort des canaris les mineurs assistent à l’imminence de leur propre mort, 6468, des crises, le ventre du père lui fait mal comme s’il avait reçu un coup de sabot, le battement du cœur violemment désordonné, l’air lui écorche les narines, le brûle à l’endroit que le père pense être les poumons, 6658, 6664, 6670, 6676, les crises durent de plus en plus longtemps, 6718,

 

et le fils répète que ça va passer, qu’il suffit d’attendre, 6769, dans ces moments-là le père doit faire confiance au fils qu’il a livré à la mine à l’âge de sept ans, depuis le fils travaille à la mine malgré son souffle à la poitrine, ses blessures qui s’ouvrent pour ne plus se refermer sur la peau noircie, ses mains qui se meuvent dans une douleur d’une permanente insolite, tout en travaillant à la mine étrangement le fils lui survit, c’est pour ça que tout le monde l’aime, juste pour ça, le père craint la bouche du fils qui s’ouvre sur les mots, au fils il reste le pouvoir imprévisible des mots, 7270, et il lui reste de voir ce que le père s’est interdit de voir, la forêt, le ciel, les maisons, la cloche de l’église, les enfants qui jouent avec des pierres sur la place tout en prenant de la force pour la mine, la mine les attend comme ils attendent le jour où ils seront appelés, le même urgence, ce jour-là les enfants marcheront au côté de leur père si la mine ne l’a pas pris, d’un grand frère, ils iront, grêles, téméraires, vers l’air empoisonné, ils iront, la mine va les vaincre, mais ils iront quand même contents, avec envie, 7745, le fils voit les filles qui grandissent pour s’habiller de noir, toute les femmes du village s’habillent de noir, la mine leur vole leurs maris, leurs fils, leurs frères, la mine leur vole tout mais les femmes vont à l’église et allument des cierges qui se consument à supplier que la mine ne ferme pas, que le père blesse la terre encore et encore, tout ça le fils peut aussi le voir et c’est dans cette vision que lui vient le désir d’abandonner le père à la mine, le fils sait que la mine accepte toujours ceux qui l’ont créée, c’est ça que la mine veut, il n’y a que ça qui la satisfera,

Dulce Maria Cardoso, Pânico, 2006

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