Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

la mort du rossignol

Classé dans : - moyen âge/ XVIème siècle,littérature et culture — 26 novembre, 2009 @ 8:01

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Statue imaginaire de Bernadim Ribeiro

La chaleur commençait alors à vouloir tomber et, en chemin, dans la hâte que j’avais de la fuir, ou à cause du mauvais sort qui me poussait, trois ou quatre fois je tombai. Mais, comme après mes malheurs je croyais n’avoir plus rien à redouter, je ne prêtai pas attention à ce qui, semble-t-il, était un signe de Dieu pour me prévenir du changement qui devait par la suite se produire. Arrivant sur la berge, je cherchai du regard les lieux les plus ombragés, et il me sembla qu’ils se trouvaient au-delà de la rivière. Je me dis alors à moi-même qu’en cela on pouvait voir que l’on désirait le plus tout ce qu’il était le plus difficile d’obtenir ; car on ne pouvait y accéder sans passer l’eau, qui coulait là plus docile et plus haute qu’ailleurs. Mais moi, qui me réjouis toujours de chercher mon malheur, je passai de l’autre côté, et j’allai m’asseoir sous l’ombre épaisse d’un vert frêne, qui était un peu en contrebas et dont certaines des branches s’étendaient au-dessus de l’eau, qui avait à cet endroit un léger courant, et qui, gênée par un rocher qui se trouvait au milieu d’elle, se divisait d’un côté et de l’autre en murmurant. Moi, qui avais les yeux posés là, je commençai à examiner comment les choses qui n’avaient pas d’entendement pouvaient aussi se contrarier entre elles, et j’apprenais en cela à me consoler un peu de mon malheur : ainsi ce rocher était en train de contrarier cette eau qui voulait aller son chemin, comme mon infortune, en d’autres temps, avait coutume de le faire pour tout ce que je désirais le plus ; car à présent je ne désire plus rien. Et de là me vint de la tristesse, car après le rocher l’eau se rejoignait et continuait sa course sans aucun bruit ; il semblait plutôt qu’elle courait là plus vite que de l’autre côté, et je me disais que cela devait être pour s’éloigner plus vite de ce rocher, ennemi de son cours naturel, qui, comme par force, se trouvait là. Il ne tarda pas que, pendant que j’étais ainsi à méditer, sur une verte branche qui s’étendait au-dessus de l’eau, vînt se poser un rossignol, et qu’il commençât un chant si suave que mon sens de l’ouïe m’emporta tout entière après lui. Et lui, à chaque fois, augmentait ses lamentations, à chaque fois il semblait que, fatigué, il voulait s’arrêter, mais aussitôt il reprenait, comme s’il venait à peine de commencer. Le pauvre petit oiseau, pendant qu’il se lamentait ainsi, je ne sais comment, tomba mort sur l’eau ; et, lorsqu’il tomba entre les branches, beaucoup de feuilles tombèrent en même temps que lui.

 

Et cela sembla un signe que cette forêt était navrée de ce destin si malheureux. L’eau l’emportait avec elle, et les feuilles après lui. J’aurais voulu l’attraper, mais à cause du courant qui à cet endroit était fort, et des fourrés qui de là où je me trouvais s’étendaient jusqu’au bord de l’eau, prestement il s’éloigna de ma vue. Mais mon cœur me fit si mal alors de voir si vite mort celui que, si peu de temps avant, j’avais vu chanter, que je ne pus retenir mes larmes. Il est vrai que, pour un incident de ce monde, depuis que j’ai perdu autre chose, il ne me sembla pas à moi que je pleurais ainsi volontiers. Mais d’un côté ce mien chagrin ne fut pas en vain, en ce que, encore que par le sort malheureux de ce petit oiseau fussent causées mes larmes, lorsqu’elles jaillirent s’y joignirent d’autres de mes tristesses passées. Un très long moment je restai ainsi, les yeux gonflés par les chagrins qui alors me possédaient depuis longtemps déjà, et qui me tiendront encore, jusqu’à ce que vienne le moment où une personne étrangère, par pitié pour moi, fermera de ses mains ces miens yeux, qui jamais ne se lassèrent de me montrer des souffrances.

Bernardim Ribeiro, Menina e Moça, première édition 1554

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