Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

Blasphème

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 26 juillet, 2010 @ 7:12

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Dieu ne dort pas, Lagos 

Assis seul, sur le banc, seul dans son âme et dans son cœur pendant que les inquisiteurs continuaient à le regarder, le forgeron tenta de déchirer le silence qui l’envahissait autant sinon plus que le carmin de la table ou la lumière du jour. Il dit:
- Quelquefois il arrive que…
Mais sa voix s’étrangla dans sa gorge aussitôt que le son en sortit. Il n’y eut pas de commentaires du côté de la table, et il poursuivit son effort, de nouveau nerveux et anxieux :
- Il arrive, quelquefois, que je boive plus que de raison. Pas souvent, mais quelquefois… Un peu, pourtant. Parfois, le vin m’embrouille l’esprit, et je dis des choses que je ne pense pas.

Un des inquisiteurs sourit et murmura aux autres….
- In vino veritas
… sans que le forgeron l’entendît.
(Même s’il l’avait entendu il ne l’aurait pas compris.)
De nouveau retomba ce silence qui portait le poids de siècles de foi et de surveillance effectuée en son nom. Ce silence parut au forgeron encore plus pesant que les précédents.
Un naufragé, oui, je vous l’ai déjà dit. Lancez-lui une planche…
- Il n’y a rien ici au saint-office qui ne reste pas secret, dit enfin frère manoel de quadros. Si vous regardez autour de vous attentivement, et si vous voyez l’épaisseur de ces murs, vous vous apercevrez vite que le monde des hommes s’achève au-dehors.
Il se leva et s’approcha de la fenêtre. On ne voyait presque rien de la rue.
- Cette réalité mondaine avec ses folies, ses désespoirs, ses désirs, ses tentations… (il regarda le forgeron), ces disputes idiotes. Ici nous sommes unis au seigneur. En secret et en silence.
Il cessa de parler.
In specie.
Alors s’éleva de la table la voix d’un autre inquisiteur. Saisissant un document, il lut :
« Selon un témoignage dûment accrédité et ratifié par deux personnes de condition ecclésiastique de cette sainte maison, il a été dit qu’en un jour et un lieu déterminé, l’accusé fernão vasques, vieux-chrétien de sang, forgeron à Monsaraz, a déclaré qu’il était sûr que dieu dormait, puisqu’il ronflait très fort, et qu’il l’entendait. Et ayant été admonesté par quelqu’un qui l’avait entendu et prévenu que par de telles paroles il pourrait damner son âme, ledit fernand vasques a répondu aussitôt que l’enfer n’existe pas, à moins que ce soit, peut-être, sur cette terre, en raison de toute la misère qu’on y souffre… »

Sérgio Luís de Carvalho, As horas de Monsaraz, Campo das letras, 1997

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