Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

Epouvante

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 21 novembre, 2010 @ 8:55

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Aucun de nous ne sait ce qui existe et ce qui n’existe pas. Nous vivons de mots. Nous allons jusqu’à la tombe avec des mots. Ils nous soumettent, ils nous subjuguent. Ils pèsent des tonnes, ils ont l’épaisseur des montagnes. Ce sont les mots qui nous retiennent, ce sont les mots qui nous conduisent. Mais il y a des moments où chacun redouble de proportions, il y a des moments où je m’imagine la vie illuminée par une autre clarté. Il y a des moments ou chacun s’écrie : – Je n’ai pas vécu ! Je n’ai pas vécu ! Il y a des moments où nous nous trouvons nez à nez avec une autre figure plus grande, qui nous fait peur. Ce n’est que ça la vie ? Même si je le voulais je ne pourrais me débarrasser des actions petites, des petits ridicules, je ne peux me défaire des imbécillités. Je dois supporter en même temps cette idée et ce geste ridicule. Il faut que je sois grotesque à côté de la vie et de la mort. Même quand je suis seul mon rire est idiot. Et je suis seul et dans la nuit. Au-delà de ce mur il y a le ciel infini. C’est pour ne pas mourir d’épouvante, pour pouvoir le supporter, pour ne pas rester seul et fou, que j’ai inventé l’insignifiance, les mots, l’honneur et le devoir, la conscience et l’Enfer.

Ce qui nous importe le plus encore, ce sont les mots, pour avoir à quoi nous raccrocher.
Alors, c’est à un monde de formules que j’obéis et que tu obéis ? Sans lui nous ne pourrions exister. Notre monde n’est pas réel : nous vivons dans un monde comme je le comprends et comme je l’explique. Nous n’en avons pas d’autre. C’est la voix insistante des morts qui s’obstine et s’impose à nous. Plus profond : il n’existe que des sons répercutés. Evidemment nous ne sommes rien que des échos.
En vérité ce que je ne peux pas faire c’est voir, ce que je ne veux pas faire c’est voir ! La ville se régule par des habitudes et des règles séculaires – mais il y a une autre chose énorme au-delà du décor qui m’entoure. Pour ne pas avoir peur j’ai créé cela, pour ne pas la voir le Saint a créé l’Enfer. Il y a une autre chose dépenaillée et douloureuse – le Jeu. Je me sens de plus en plus vil, les mots me semblent de plus en plus usés. Cette figure grotesque n’est pas la mienne. Le salpêtre a rongé les saints dans leurs niches – le rêve aussi les a rongé… Penché sur la table je répète les mêmes gestes inutiles pour ne pas me mettre à crier : – Jeu ! Ceci pour feindre l’indifférence vis à vis de ce qui nous entoure, car nous sommes habitués à ce qui nous entoure, nous sourions à ce qui nous entoure ! Voici la mort – voici la vie – voici l’épouvante – et il n’y a que les petits riens qui parviennent à faire des racines profondes.

Raul Brandão, Húmus, première édition 1907

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