Lusopholie

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Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 19 mai, 2011 @ 7:46

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Casa de Portugal (Beira, Mozambique)

Il n’est pas vrai que Dionísio Sigaúke, l’administrateur du district de Zumbo, soit un individu autoritaire. Au contraire, il existe même une histoire que tout le monde connaît sans jamais y faire allusion, un épisode qui lui a enseigné les limites de son pouvoir, qui s’est déroulé il y a quelque temps, quand il est arrivé, tout frais émoulu de l’école de Catembe et récemment diplômé. C’était son premier poste. Il en avait pris possession en présence du Gouverneur, qui l’avait présenté à cette population soumise lors d’une joyeuse cérémonie.
Le problème était survenu dans la nuit de ce premier jour, et à partir de là Sigaúke n’avait jamais plus été le même.
[...]
Lorsqu’il avait été enfin prêt, Sigaúke était entré après avoir fait signe au garde qui veillait dehors pour sa sécurité. Après avoir pris son bain, il avait fait un dernier tour au rez-de-chaussée, éteint les lampes d’un souffle et s’était mis au lit. Dans son premier sommeil, un léger frisson l’avait réveillé. La fenêtre entrouverte laissait pénétrer l’éclat métallique de la lune, et la brise provoquait une douce ondulation dans les rideaux.
[...]
Il s’apprêtait à se rendormir quand un geste du bras, pour arranger l’oreiller, lui avait fait frôler un volume à côté de lui, dans le lit. Après un sursaut, il avait laissé sa main glisser sur les contours, de haut en bas, et peu à peu, il avait identifié mentalement une peau douce et chaude, deux petits seins érigés, enfin une femme, qui d’après son impression, devait être assez jeune, presque une fillette.
A présent, il se sentait très troublé ; la surprise, la perplexité, la curiosité et, croissant rapidement, le désir, luttaient en lui âprement, son sommeil déjà clairement envolé. C’est à ce moment-là, alors qu’il était encore tout à fait indécis quant à l’attitude à adopter, que la porte s’était ouverte brusquement. Gêné, il avait frotté une allumette pour allumer la petite lampe de la table de nuit, éclairant un décor pour lui incompréhensible. A côté de lui, on voyait maintenant avec netteté, recroquevillée dans le lit, une gamine effrayée et tremblante, telle une colombe qui ne peut plus voler. En face, sur le seuil de la chambre, trois vieillards aux cheveux très blancs, aux rides profondes, aux yeux jaunes et perçants. Avec un air de totale réprobation.

Pendant un moment, tous les cinq étaient restés à se dévisager dans la chambre, l’administrateur étant sans nul doute le plus vulnérable. L’unique élément animé était la petite flamme de la lampe. Puis, sur un geste sec de l’un des vieillards, la gamine avait sauté du lit, attrapé ses vêtements, et disparu comme une flèche. Après avoir fait durer encore un moment leur regard réprobateur, les trois anciens avaient fini par tourner le dos au pauvre Sigaúke pour sortir par la porte de devant, s’enfonçant lentement dans l’obscurité.
L’administrateur s’était retrouvé seul, cherchant une clé à cette énigme. Pourquoi ces hommes, sans nul doute des gens importants, lui avaient-ils préparé ce qui apparaissait nettement comme un piège ?
Le lendemain, les yeux gonflés et des élancements dans le crâne, il s’était dirigé tôt vers le bâtiment de l’Administration. Les regards furtifs qu’il remarquait partout où il passait lui avaient indiqué sans équivoque que tout le monde était au courant de son aventure. Et c’est ainsi, à partir d’une rencontre nocturne insolite au cours de laquelle pas une seule parole n’avait été échangée, qu’il avait compris les limites de son pouvoir face à une communauté qu’il ne connaissait pas encore, mais qu’il avait déjà appris à respecter.

As duas sombras do rio, J.P. Borges Coelho, 2003 (Mozambique)

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