Archive pour la catégorie 'littérature et culture'
Plus peur de rien

Quand Nandico lui a expliqué que dans des cas très particuliers Japauto acceptait le paiement en deux fois, il a répondu qu’il paierait comptant. Il s’est abstenu de dire qu’il utiliserait jusqu’au bout sa carte de crédit parce qu’il n’avait aucune intention de payer. Sa vie avait changé d’objectif et par conséquent de règles. Sa vie allait cesser d’être Sofia et son travail où il ne pouvait pas porter les cheveux longs ni de tatouages comme celui de Nandico, un serpent sur son cou épais. Un cou de taureau avec un serpent enroulé. Le dessin représentait un serpent sur le point de mordre. La langue bifide qui pointait vers le cou de taureau impressionnait Júlio qui était comme hypnotisé au lieu de se concentrer sur le nouvel objectif de sa vie. La seule obligation qu’il avait, c’était d’anéantir le mal. En y pensant il a soupiré de satisfaction. Pour la première fois de son existence il savait exactement ce qu’il avait à faire, et en plus ce n’était pas difficile d’y arriver.
Pour la première fois, il n’avait peur de rien. Pas d’être renvoyé parce qu’il n’irait plus travailler. Il n’en avait plus besoin puisqu’il ne voulait plus l’appartement que Sofia et lui avaient acheté dans une banlieue sur la bonne rive du fleuve. Et il ne voulait plus la voiture non plus. Il ne voulait rien. Ne rien vouloir, n’avoir besoin de rien, était une sensation si agréable qu’il se demandait pourquoi il n’avait pas décidé ça plus tôt. Il n’aurait jamais plus peur de faillir devant Sofia ou les enfants à venir. Jamais plus. Sa vie était devenue parfaite. Sa vie avec un unique objectif qu’il pourrait atteindre à court, à très court terme, était maintenant incroyablement parfaite.
Dulce Maria Cardoso, O Chão dos Pardais, Asa, 2009 (inédit en français)
la princesse et le troubadour

Dinorah, fille d’Agar, était une des plus belles Mauresques de tout l’Algarve musulman ; elle vivait dans un magnifique palais aux milles colonnes fines de marbre rose et aux persiennes ajourées, entourée de coussins de soie colorée et douce comme un vol d’ailes de colombe. Pour enchanter ses yeux noirs, on avait planté des jardins merveilleux, où dansaient des fleurs exotiques venues du monde entier. Des ruisseaux transparents cascadaient de pierre en pierre dans un murmure d’incessante musique.
Et, malgré tout cela, Dinorah pleurait. Comme si une infinie tristesse, inexplicable, s’était installée dans son coeur. Dinorah pleurait d’être enfermée derrière les filigranes des persiennes, de ne jouir de tant de beauté que dans le cadre de ses jardins enchanteurs. Dinorah pleurait enfin sa solitude irrémédiable, pleurait de tout son coeur d’aimer sans avoir personne à aimer. C’est pour cela que ses yeux noirs, noirs comme un ciel sans clair de lune, étaient si tristes.
Une après-midi de printemps, alors que les amandiers commençaient à fleurir, Dinorah était à son balcon, promenant ses tristes yeux noirs sur l’éveil de la nature, lorsque vint à passer un troubadour qui, voyant tant de mélancolie, lui demanda, en chantant, ce qu’il pouvait faire pour la rendre plus gaie. Et Dinorah répondit :
- Ah, troubadour, troubadour ! Si tu veux m’aider, donne-moi un voile pour me marier…
La nuit
Je vois clairement la nuit : c’est une brebis noire qui avance en dévastant le paysage. Tout à l’heure, elle était blonde, oxygénée. Elle avançait méthodiquement. De temps en temps elle envoyait un baiser à une petite herbe lointaine. Non, elle mordillait la distance avec une avidité régulière, modérée. En ce moment elle hume délicatement. Qui sait, peut-être est-ce une façon de dire bonjour. Non. C’est une légère brise. Une brise qui naît de la pointe de son oreille gauche, l’oreille de l’Ouest, chaque fois qu’un insecte tente de se poser sur le fil fragile du temps. Une brise qui vrombit comme un insecte. Mais tout continue. Il n’y a plus de différence entre la nuit et la distance, entre la distance et la brebis noire.
Je ne vois pas ce que j’écris. L’obscurité s’est emparée de tout. Cela ne sert plus à rien d’écrire quoi que ce soit. Mais je sais que l’obscurité et la nuit sont deux choses très distinctes.
Non. Ce n’est pas la nuit. C’est une dame âgée, vêtue de noir, qui se protège la tête du soleil avec son sac noir. Et qui attire la chaleur.
C’est le début de la mort. De la nuit.
Il n’y a plus qu’à cylindrer l’obscurité. Et que reste-t-il ? L’ombre d’une vieille qui se protège du soleil avec son sac. Une ombre qui s’en est allée et a emporté le jour. Sans que personne ne s’en aperçoive. Sans qu’elle-même ne s’en aperçoive.
Dimíter Ánguelov,Nevoa com flor azul no meio, Colibri, 1999.
Chant

Une nuit tombe contre la lumière,
et les cimes que le songe annonçait disparaissent
au fond du val où les dieux se couchent,
comme des animaux malades. Mais nul fleuve
n’interrompt son cours; et le printemps
fait sortir de terre les premières fleurs,
peignant en jaune le vert
des champs. Cependant, le goût des ténèbres
demeure dans ton âme, avec son entière
amertume; et un écho d’oiseaux sombres
obscurcit ce que tu dis, comme si les paroles
humides du chant avaient séché
tes lèvres.
Nuno Júdice, 3 mars 2007, A a Z







la vague
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c'est comme ces adieux lancés sur la route bitumée d'étoiles, vers laquelle on s'avance mélancoliquement humble avec dans les pensées cette paisible nonchalance qui illumine parfois nos visages, ' le cur du temps' vient caresser tes sens que c'en
est magistral, puis soudain il y a dans l'air atone des passages aphones que j'emprunte en apnée les doigts crispés sur le fil d'ariane tressé d'anémones, là dans les profondeurs abyssales des chants cétacés ma vague déferlante vient fracasser ton corps d'épousée.
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