Lusopholie

Lettres, poésie et musique lusophones

Histoire en plan

Classé dans : - époque contemporaine,littérature et culture — 11 janvier, 2009 @ 7:14

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Joueur de cavaquinho, Chorinho (détail), Portinari, 1942

- Quand j’ai vu entrer dans le métro un aveugle qui jouait de l’accordéon (c’était l’époque du carnaval ou des présidentielles, je ne sais plus), j’ai attendu un instant que l’inspiration de l’artiste atteigne son comble et je me suis mis à danser avec une ardeur non moins artistique. Les autres sont tous restés immobiles comme les morts frais désenterrés de Pompéi jusqu’à ce qu’une dame âgée et respectable se lève énergiquement et dise :
- Vous n’avez pas vu que tout le monde était gêné par votre gaîté ? Vous n’avez pas compris l’outrage que vous faisiez à ce pauvre homme !? »J’ai regardé autour de moi férocement et, d’un geste, j’ai arraché l’accordéon à l’aveugle et je me suis mis à jouer une mélodie très populaire. Ils se sont tous levés comme un seul homme et leur danse turbulente, frénétique, a déséquilibré le wagon, et même ça n’a fait peur à personne. C’était une allégresse, une extase horrible à voir. Comment expliquez-vous ça ?
- Il n’y a pas d’explication. Et je vais vous dire pourquoi.

 

Mais à cet instant les portes se sont ouvertes et un mendiant est entré en jouant du cavaquinho.
- Si ce n’était pas sacrilège je ferai comme cet Indien, Shiva, qui dansait sur les os de sa propre mort.
- J’imagine. Mais vous oubliez un détail. Il dansait sur ses propres os parce qu’il était la vie et la mort en même temps.
- Bien sûr, il restait debout sur ses propres os, comme tout le monde.
- C’était un dieu.
- C’est clair. Au pays des aveugles…
- Pas du tout. En ce temps-là il y avait des gens plus importants que les dieux. Parce que ceux-ci, comme sans doute vous ne savez pas, étaient plus nombreux que les gens simples.
- C’est juste qu’il y avait un certain déséquilibre démographique.
- Arrêtons cette valse des suppositions. Ce sont des sources anciennes, très fidèles. Personne ne peut mentir pendant plus de 3000 ans… L’histoire…
[...]
Mais la foule nous a entraînés dehors. J’ai laissé le squelette de cette histoire en rase campagne et j’ai pris l’autobus.

Dimíter Ánguelov, Sol Oposto, Ática, 2000

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